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Presse : Morts sur leur champs d'étude, L'Obs, 26/11/2015

Morts sur leur champs d'étude, L'Obs, 26/11/2015


Ils s'appelaient Matthieu Giroud et Nicolas Classeau. Ils travaillaient tous les deux à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée (UPEM), le premier comme maître de conférences en géographie, le second comme directeur de l'IUT. Les deux fans de rock ne se connaissaient pas.

Le destin les a réunis au Bataclan ce satané vendredi 13 pour le concert des Eagles of Death Metal. Comme au moins 87 autres personnes, ils ont péri sous les balles d'un escadron de la mort agissant au nom de Daech. Les deux hommes, très appréciés de leurs collègues et de leurs étudiants, étaient, chacun à leur manière, des humanistes activistes de la diversité.

Depuis six jours, Aurélie, belle blonde aux yeux bleus, n'a dormi que par intermittence. Elle se force à manger. Pour la petite fille dont elle accouchera en mars et qui ne connaîtra jamais son père, Matthieu Giroud, 38 ans. Elle veut que Gary, leur fils de 3 ans, connaisse le parcours de cet universitaire papa poule. C'est pour cela qu'Aurélie a accepté de rencontrer « l'Obs » dans un café de la rue d'Hauteville, dans le 10e arrondissement de Paris, à deux pas de leur domicile. La jeune femme, qui a longtemps travaillé au ministère de la Culture et vient de s'associer à un créateur de bijoux, parle durant deux heures de son incroyable rencontre avec Matthieu dans le TGV Paris-Grenoble, suivie de hasards qu'elle analyse comme autant de signes du destin. La haine ne fait pas partie de son vocabulaire. Trop intelligente pour cela. « Quelle ironie », soupire t-elle à deux reprises. Sans masquer sa douleur, Aurélie décrit ces heures d'hystérie, entre crainte et espoir. «Quand j'ai découvert ce qui se passait au Bataclan sur les chaînes d'info, j'ai tout de suite pensé qu'il était mort. Je connais Matt depuis quinze ans. Je sais que dans les concerts, il s'installe toujours au fond de la salle, à côté du bar.» Là où les terroristes ont entamé leur carnage.

Après l'assaut, les amis du couple se répartissent les hôpitaux et passent aussi à l'institut médico-légal. Matthieu n'est sur aucune liste. Ni sur celle des morts ni sur celle des blessés. A 5 heures du matin, quelqu'un au bout de la ligne d'urgence annonce à Aurélie que son Matthieu est vivant. « De joie, j'ai jeté mon portable à travers la pièce », dit-elle. Mais le lendemain, le jeune chercheur n'est toujours pas rentré à son domicile. Vers midi, les amis recommencent la tournée des centres hospitaliers pendant qu'Aurélie et sa soeur Fabienne épuisent tous les numéros d'urgence. On finit par lui répondre qu'il doit être au 36, quai des Orfèvres pour déposer auprès de la police judiciaire. Dans la soirée, des amis retrouvent enfin Matthieu. A la morgue.

Directeur du campus numérique de l'université de Marne-la-Vallée, Feriel Goulamhoussen ne sait pas dans quelles circonstances exactes Nicolas Classeau, 43 ans, est mort. Il sait seulement que « Nico » se réjouissait d'aller à ce concert avec sa compagne. Blessée par balles mais hors de danger, la jeune femme, traumatisée, ne souhaite pas parler. Dans son petit bureau du bâtiment Copernic, Feriel vante avec tristesse les qualités de ce « directeur atypique, spécialiste des vannes à la con qui lui avaient valu le surnom de “canard”. Comme nous étions tous les deux d'origine populaire, on se donnait du “directeur” par autodérision ». Georges Mathieu, qui a succédé à Nicolas Classeau à la tête du département informatique de l'IUT, se souvient d'un homme « viscéralement attaché au service public ». « Il détonnait dans le milieu universitaire, poursuit l'informaticien, gorge nouée. Il veillait aussi bien sur les étudiants que sur le personnel, avec le souci d'être juste. » Hormis ce vendredi fatidique, le directeur de l'IUT ne quittait jamais le campus sans avoir bu une bière avec ses potes au bistrot de la Cité Descartes, histoire d'effacer les tensions de la semaine.


Originaire de Champs-sur-Marne, « Nico » était un « local », un enfant de cette université créée en 1991 dans le cadre du plan Université 2000, où les enseignants ont l'art de faire cohabiter un public de jeunes habitants issus des cités de Seine-Saint-Denis (93), des villes nouvelles alentour, plus dépolitisées, ou du milieu rural de Seine-et-Marne (77).

Nicolas Classeau comme Matthieu Giroud étaient fiers de concourir à la réussite de ce petit laboratoire de la France contemporaine. Une France métissée socialement et culturellement. Après avoir longtemps vécu en HLM, Nicolas s'était installé avec son actuelle compagne à Bagnolet, près du périphérique est, pour se rapprocher de ses trois enfants (15, 11 et 6 ans), nés de deux précédentes unions. Matthieu, lui, vivait à proximité de la gare de l'Est. Le week-end, il se promenait en famille le long du canal Saint-Martin et sortait Gary au square du Bataclan où il rencontrait d'autres collègues parents, comme Armelle Choplin, géographe, dont il partageait le bureau depuis trois ans. « Que les djihadistes s'attaquent à ce quartier n'a rien d'étonnant, analyse cette spécialiste du Sahara et du Sahel, deux régions d'Afrique qu'elle ne peut plus arpenter depuis plusieurs années. Nous représentons tout ce qu'ils détestent. » La laïcité. La liberté de conscience. L'envie de vivre ensemble.

Autant de sujets qui reliaient Matthieu et Nicolas par un fil invisible. « Le paradoxe, explique l'africaniste, c'est que Matthieu travaillait justement sur les transformations urbaines et sociales de l'Est parisien. C'était un géographe qui insistait sur le parcours des habitants et s'intéressait à la sociabilité populaire. » Ce provincial, originaire d'une petite commune de l'Isère, n'était pas l'archétype du bobo parisien décrié par les intellectuels de droite. Avec un salaire inférieur à 2 000 euros, les maîtres de conférences ne peuvent pas être comparés aux hipsters ou pubards en quête de lofts. Le chercheur connaissait mieux que personne les mécanismes de la gentrification sur lesquels il a écrit quantité d'articles passionnants (1). Intitulée « Résister en habitant ? », sa thèse réalisée au sein du laboratoire Migrinter (pour « migrations internationales ») portait déjà sur une étude comparée de la façon dont les habitants de Berriat-Saint-Bruno et Alcântara, deux quartiers populaires de Grenoble et de Lisbonne, pouvaient, dans leurs pratiques quotidiennes, détourner les tentatives d'appropriation de leurs territoires. « Il avait toujours une vision très nuancée des choses et se défiait des a priori », précise l'historien et écrivain Sylvain Pattieu. Excellent pédagogue, comme peuvent en témoigner les étudiants rencontrés sur le campus de Champs-sur-Marne, Matthieu Giroud n'était « ni élitiste ni parisianiste », insiste Christophe Imbert, son comparse de l'université de Poitiers. « Il était d'une grande modestie, souligne le normalien Olivier Milhaud, et aurait été gêné qu'on le transforme en icône tant il croyait aux vertus de la recherche collective. » Porte-drapeau de sa discipline en France, Matthieu Giroud a été l'un des premiers à traduire le Britannique David Harvey, chef de file du mouvement de la géographie radicale (2).

Le géographe est mort au Bataclan, sur son terrain d'étude. « Matthieu se sentait à l'aise dans les quartiers populaires, raconte le géographe Hadrien Dubucs (Paris-IV). Il était d'une ouverture d'esprit absolue. Il avait des amis de toutes sortes. Outre les universitaires et les musiciens, il avait gardé des relations fortes avec tous les copains de foot de son enfance. » Nicolas Classeau adorait lui aussi côtoyer des gens différents. Entre 2000 et 2010, il a oeuvré avec son copain de collège Mathieu Bourgasser, intermittent du spectacle devenu spin doctor de Pierre de Saintignon (candidat PS à la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie), dans une association. « Nous étions en quelque sorte des DJ gastronomiques pour des festivals, des associations et des institutions culturelles », sourit Mathieu Bourgasser. Le social, faire la fête ensemble, c'était important. Mais la musique, plus que tout, lui était indispensable. Lorsqu'il avait une vingtaine d'années, le guitariste Nicolas Classeau avait cofondé le groupe Smurfin Jihad avant de donner naissance à Love Cops, un groupe qui a eu sa petite heure de gloire en 2004 pour avoir terminé second aux concours des « Inrockuptibles
». Le 16 novembre dernier, à l'occasion d'une marche blanche pour leurs deux enseignants, les étudiants de Marne-la-Vallée ont diffusé deux de ses morceaux. Un moment très poignant. Hasard du destin, Matthieu Giroud était lui aussi fondu de musique. A l'adolescence, le lycéen hyperdoué en maths a caressé l'espoir de devenir bassiste avec son groupe, les Boudoirs, qui a édité deux CD. Pour rien au monde Nicolas n'aurait manqué le concert des Eagles of Death Metal. Matthieu, en revanche, a hésité. Il n'était pas particulièrement fan du groupe californien. Mais le bassiste l'intéressait. Les concerts, c'était « sa soupape »,dit Aurélie. A 21h42 ce vendredi13,
Matthieu lui a envoyé un texto : « Ça c'est du rock and roll ». Sept minutes plus tard, les djihadistes faisaient feu.

(1) Voir www.laviedesidees.fr
(2) « Paris, capitale de la modernité », éditions les Prairies ordinaires, 2012. Cet éditeur publiera également un ouvrage collectif sur la gentrification, dirigé par Matthieu Giroud, en mars 2016.

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Article de Odile BENYAHIA-KOUIDER reproduit avec l'aimable autorisation de L'Obs (www.nouvelobs.com)

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