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La nouvelle alternative?

C’est à cette interrogation brûlante d’actualité que l’enquête sur l’ESS, menée par Ph. Frémeaux dans son livre éponyme*, cherche à répondre. Sa lecture se révèle une moisson riche, instructive et qui mérite débat.

Il s’agit d’une enquête sur l’ESS réalisée avec la distance du journaliste qui sciemment vient contrebalancer l’empathie de l’acteur engagé à la tête de la Scop Alternatives Economiques depuis 10 ans. Une distance dont les écrits sur l’ESS sont trop souvent dépourvus, l’esprit militant de leurs auteurs y prenant le pas avec pour conséquence d’en atténuer grandement la portée. Si cette distance n’est pas synonyme d’indifférence, son atout est bien de préserver « l’exigence critique » (p. 13). Dans cette alchimie d’un regard distancié et néanmoins tendu vers le même horizon « d’une économie pacifiée, qui se donnerait pour but de satisfaire les besoins humains soutenables » (p. 13) résident sans doute l’attrait du livre et sa consistance. En effet, cette distance n’est pas un vain mot. Elle introduit dès le départ une perspective qui donnera à l’enquête son fil conducteur : s’interroger sur la possibilité pour l’ESS de constituer une alternative à l’économie telle qu’elle va, avec ses crises, ses inégalités, ses dégâts écologiques, impose de considérer l’économie dans son ensemble et non pas seulement les organisations de l’ESS « toutes choses égales par ailleurs » (p. 11). La force de l’enquête réside dans cette localisation et cette relativisation de l’ESS abordée au sein d’une vue globale de l’économie qui, de manière pragmatique, soumet celle-ci à la question de la démocratie et de l’autonomie des individus. Et, vu sous cet angle, « c’est toute l’économie qu’il nous faut changer » (p. 11).

Si l’enquête apporte son lot de réserves parfois sévères sur l’identité de l’ESS en tant qu’elle serait une économie démocratique, en raison de son hétérogénéité de statuts, de secteurs, de ses évolutions entre banalisation et instrumentalisation, de ses pratiques surtout, elle le fait toujours en évitant le procès à charge, la partialité ou la caricature. Parce qu’elle reste au plus près des faits en prenant soin de les restituer dans leur grande diversité, elle dresse au final un portrait complet, critique, actuel et vivant de l’ESS au risque parfois de l’anecdote. Mais son apport ne se limite pas à ce portrait, il tient aussi et essentiellement à la manière d’analyser la question de l’ESS comme alternative en la rapportant à l’économie dans son ensemble et non plus toutes choses égales par ailleurs.

Cette perspective se fonde sur une donnée post-socialiste : la démocratisation de l’économie, dont l’enjeu est l’émancipation de tous, ne peut se réaliser au moyen d’une planification centralisée mais, au contraire, requiert le marché qui en devient le processus central, « outil de coordination des agents économiques mais aussi expression de l’autonomie et de la liberté de ceux-ci » (p. 141). Cette nouvelle donne conduit Ph. Frémeaux à défendre l’utilité sociale du boulanger en prenant le « risque d’être désigné à la vindicte publique pour délit d’apologie du libéralisme » (p. 45). Elle lui fait également relever la principale carence de l’ESS qui, limitée à son pré carré où elle raisonne toutes choses égales par ailleurs, « ne dit rien sur la façon d’articuler le rôle du marché et celui de la puissance publique » (p. 141). Notons que cette observation rejoint la critique des coopératives faite par K. Marx (1864) dans son Adresse de l’association internationale des travailleurs, lorsqu’il leur reprochait leur visée limitée les conduisant à faire l’impasse sur les conditions de l’émancipation de tous qui soulevaient la question politique du pouvoir. Si le marché est bien le bon terrain pour poser la question de 2 l’alternative pour l’ESS, la conception libérale qui lui est associée de façon dominante par Ph. Frémeaux en fausse le diagnostic.

La conception libérale du marché le représente comme « un lieu mythique où se rencontreraient une offre et une demande libres » (p. 48). Cette conception du marché organise de manière souterraine l’enquête sur l’ESS qui en reprend notamment la séparation entre l’économique (le marché) et le politique (l’Etat) sur laquelle elle débouche. Selon cette vision, la condition de l’alternative suppose « de franchir le Rubiccon d’une affirmation dans le champ politique » (p. 122). Dans leur nature économique d’organisations productives réside alors le principal obstacle de l’ESS pour être porteur d’une alternative : « On le voit bien à fréquenter ses réunions et ses congrès qui ressemblent plus à des assemblées d’entreprises qu’à des réunions politiques » (p. 115). Et, finalement, l’ESS se trouve hors jeu par rapport aux deux enjeux fondamentaux pour la réalisation d’une économie démocratique qui sont : 1) le financement de services publics de qualité et 2) le contrôle du marché par l’Etat pour en palier les échecs (p. 142 et p. 156). Mais cette conception libérale du marché ne fournit pas le bon support pour penser les conditions d’une économie alternative parce que démocratique, qui assurerait les besoins et l’émancipation de tous. A cette dernière, il convient de substituer une conception républicaine du marché qui fait de ce dernier aussi un lieu politique dès lors que l’on considère qu’il n’y a pas de liberté sans justice (cf. J.-F. Spitz 2005). Ici, le marché pur n’existe plus du tout et il n’y a que des formes sociales de marché dont l’Etat participe à la construction. Si cette dernière conception du marché affleure parfois dans l’enquête sur l’ESS, lorsqu’il est affirmé par exemple que l’ESS fait partie du marché, elle n’en constitue pas de loin l’assise.

Selon la conception républicaine du marché, ce dernier ne réalise l’émancipation de tous que lorsque les relations entre les individus qui s’y nouent sont conformes à la justice en plaçant les uns et les autres dans des positions équitables. Ce qui n’arrive jamais lorsque le marché est laissé aux seuls intérêts égoïstes, indifférents à toute justice. Le marché requiert donc toujours des montages institutionnels pour que la liberté de ses acteurs n’y aille pas sans justice. Dans la conception républicaine du marché, plusieurs montages institutionnels concourent à la production d’une économie démocratique. Le travailleur indépendant est l’un d’eux. Mais parce qu’il se révèle ni suffisant ni toujours souhaitable, les dispositifs de l’ESS prendront le relais. Les syndicats de salariés et le droit du travail font partie également de ces dispositifs. De ce point de vue, l’Etat au service de tous, et non pas des intérêts de quelques uns, participe fondamentalement de cette construction républicaine des marchés, hors de laquelle la société de marché ne réalise plus la société d’Individus dont parle Durkheim mais une nouvelle féodalité. Enfin, la conception républicaine du marché redonne à l’ESS un rôle de premier plan aux côtés de nombreux autres acteurs et dispositifs institutionnels. Elle en fait une partie essentielle de l’économie de marché dans sa destination républicaine largement alternative au capitalisme libéral.

Hervé Defalvard

* Ph. Frémeaux, La nouvelle alternative ? Enquête sur l’économie sociale et solidaire. Les petits matins, 2011.

J.-F. Spitz, Le moment républicain en France, nrf essais, Gallimard, 2005.

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